C’était mon compagnon.
On a partagé une vraie vie ensemble. Pas juste une relation. Un foyer, des habitudes, des rituels, des choses simples qui donnent un sentiment de sécurité. On se connaissait profondément. Il faisait partie de ma vie, de mon quotidien, de ce que je croyais stable.
Il était très attachant. Intelligent, vif, brillant même.
Il avait une présence particulière, quelque chose qui marquait. Parfois provocateur, parfois excessif, mais aussi capable d’une grande douceur quand on était seuls. Il aimait les rituels, les moments simples, cette complicité qui ne s’explique pas. C’est ça qui rend l’attachement si fort : on ne s’aime pas seulement, on habite la vie ensemble.
Je l’ai vu changer, lentement.
Pas d’un coup. Pas de manière spectaculaire.
D’abord un épuisement, une fatigue profonde. Une perte d’élan. Il continuait à avancer, mais je sentais qu’à l’intérieur quelque chose s’était fissuré. J’avais cette impression constante que quelque chose m’échappait, sans réussir à mettre des mots dessus.
Puis il y a eu les drogues.
Les cathinones surtout.
À ce moment-là, je ne savais pas à quel point ces produits étaient puissants et addictifs. Je n’en mesurais pas les effets réels. Je voyais bien que son esprit changeait, qu’il se refermait, qu’il devenait plus rigide, enfermé dans des pensées répétitives, incapable de prendre du recul. Mais je ne comprenais pas encore ce que ces substances faisaient réellement à l’esprit.
Le moment où j’ai compris que c’était grave, c’est quand j’ai réalisé que ça ne passerait pas tout seul.
Entre son burn-out, l’absence de vraies protections, et l’effet visible des produits, je l’ai vu s’enfermer de plus en plus. Et moi, je ne savais plus quoi faire. J’étais là, présent, inquiet, mais dépassé. Complètement dépassé.
J’ai essayé de l’aider. Vraiment.
Je lui ai parlé, je l’ai alerté, j’ai essayé de l’orienter vers de l’aide. Je suis resté, même quand c’était dur, même quand j’étais fatigué.
Mais je fonctionnais encore, sans m’en rendre compte, dans un cadre de pensée très culpabilisant, celui que la société renvoie souvent : volonté, choix, responsabilité individuelle. Je n’avais pas compris que ces produits pouvaient altérer profondément le discernement et enfermer quelqu’un mentalement.
Je l’ai compris après sa mort, et cette prise de conscience me fait aujourd’hui très mal.
Ce qui m’a aussi profondément marqué, c’est d’avoir eu le sentiment que les médecins eux-mêmes étaient parfois aussi perdus que moi.
Je cherchais des repères, des réponses, une direction claire, et je me heurtais souvent à des limites, des hésitations, des silences. Ça renforçait ce sentiment d’être seul face à quelque chose de trop complexe.
En tant qu’aidant, je me suis senti perdu.
Perdu dans les décisions. Perdu dans les mots. Perdu face à une situation que je ne comprenais pas encore pleinement. J’avais peur de mal faire, peur de ne pas en faire assez, sans savoir sur quoi réellement agir.
Concernant sa mort, il y a une enquête en cours. Je ne peux pas en parler.
Après, il y a eu le vide.
Un vide immense. Et une solitude terrible.
C’est après sa mort que j’ai compris à quel point ces substances étaient actives, addictives, destructrices pour l’esprit. Comprendre ça trop tard est une douleur supplémentaire.
Mon deuil est difficile.
Il est lourd, constant, parfois épuisant.
J’ai fini par accepter que je ne pouvais pas traverser ça seul et j’ai accepté un soutien médical. Pas pour oublier. Pas pour effacer. Mais pour tenir, pour continuer à vivre avec cette absence sans m’effondrer à mon tour.
Aujourd’hui, ce qui me fait le plus mal, ce n’est pas seulement son absence.
C’est de ne pas avoir compris plus tôt ce à quoi nous avions affaire.
De l’avoir vu s’effondrer en trois ans, sans avoir les clés pour agir autrement.
Il est mort en 2025.
Et il me manque. C’est tout.
T-20251228-7742