Overdoses : compter les morts pour mieux prévenir

Article dans Dtrobo Mag le 24 sept. 2026.

Chemsex : protéger enfin ceux qui appellent les secours

Par Jean-Luc Romero-Michel, président d’ELCS, et Pierre Bain, président d’ASSOMAX

Madame Rist, en 2028, cela fera dix ans que Christophe est mort du chemsex. Pourquoi encore attendre ?

La France reconnaît désormais officiellement que la mauvaise articulation des soins peut provoquer une « perte de chance ». Elle reporte pourtant à 2028-2029 la sécurisation des situations d’urgence et la protection juridique des témoins qui appellent les secours. Combien de morts faudra-t-il encore ?

Le chemsex est d’abord une question de santé et de vie humaine. Il engage la prévention, la réduction des risques, l’accès aux soins, la santé mentale, la responsabilité des plateformes et la capacité d’appeler immédiatement les secours. Pourtant, lorsque survient une overdose, le droit français laisse encore planer une peur absurde : celle d’être poursuivi pour usage ou détention de stupéfiants après avoir tenté de sauver une vie. Cette peur peut retarder un appel. Or, dans une urgence vitale, quelques minutes suffisent à transformer un accident en décès.

Madame la ministre, votre feuille de route de santé sexuelle 2026-2030 pose elle-même le diagnostic. L’organisation des soins demeure trop fragmentée et l’articulation entre santé sexuelle, addictologie et santé mentale peut conduire à une « perte de chance ». On attendrait qu’un constat aussi grave déclenche une réponse immédiate. Votre calendrier fait l’inverse : la sécurisation des situations d’urgence et le travail sur la protection juridique des personnes qui appellent les secours sont renvoyés à 2028-2029. Le ministère reconnaît donc le danger aujourd’hui et organise la réflexion pour après-demain. Les morts, eux, ne suivent pas votre agenda administratif.

De Christophe à Maxime, sept années et le même silence

Jean-Luc Romero-Michel. Le 29 mai 2018, j’ai perdu mon mari, Christophe. Chris avait 31 ans. Il est mort après une consommation de GBL, de MDMA et d’alcool dans un contexte de chemsex. L’homme présent auprès de lui n’appelle pas les secours alors que Chris est inanimé. Un autre homme, arrivé plus tard, trouve son corps déjà froid et appelle les pompiers. En janvier 2021, le tribunal de Créteil reconnaît le premier partenaire coupable d’homicide involontaire. Derrière cette décision de justice demeure une question élémentaire : combien de chances auraient existé si l’appel avait été immédiat ?

Après la mort de Chris, j’ai refusé le silence. J’ai parlé du deuil, du GBL, de la responsabilité des applications, de l’absence de comptage et de l’incapacité des pouvoirs publics à traiter le chemsex autrement que par le tabou. Dès 2020, j’ai averti publiquement que la France allait « vers quelque chose de très grave ». Il a essayé de transformer une tragédie intime en combat public, sans moraliser les sexualités ni criminaliser les personnes, mais en exigeant de l’information, de la prévention et des secours accessibles.

Ce combat débouche à Paris sur le premier plan stratégique local consacré au chemsex. Avec Anne Hidalgo, Anne Souyris, les élus, les associations et les professionnels de santé, la Ville structure une réponse, avec notamment une carte interactive sur le site de la Mairie, autour de la prévention, du repérage, de l’orientation et de la prise en charge. En octobre 2024, Jean-Luc, avec les Élus Locaux Contre le Sida, publie le manifeste « Urgence Chemsex », soutenu par des parlementaires, des élus, des militants et des soignants. Le communiqué de la Ville rappelle alors qu’ELCS alerte les pouvoirs publics depuis six ans et qu’Anne Hidalgo a été la première Maire à mettre en œuvre un plan stratégique en France. Le signal est ancien. L’inaction nationale l’est tout autant.

Pierre Bain. Le 19 juillet 2025, j’ai perdu à Bordeaux mon compagnon, Maxime Gallic, âgé de 32 ans, dans un contexte comparable. Selon les éléments communiqués à ses proches, l’appel tardif aux secours lui a fait perdre des chances de survivre. L’heure exacte de cet appel et la chronologie complète restent discutées dans l’enquête. Il n’est pas nécessaire d’en faire davantage pour comprendre l’essentiel : sept ans après Christophe, nous nous retrouvons à notre tour face à la même question, celle d’un secours qui n’est pas arrivé assez tôt. Ce n’est plus un accident isolé. C’est la répétition d’une défaillance prévisible.

La loi du Bon Samaritain ne promet pas que chaque overdose sera évitée. Elle retire un obstacle identifié au geste qui peut sauver. Son principe est simple : la personne qui appelle les secours de bonne foi, la victime et les personnes présentes ne doivent pas être poursuivies pour le simple usage ou la simple détention révélés à l’occasion de l’intervention. La protection ne couvre ni le trafic, ni la production, ni les violences, ni les mandats en cours. Elle établit seulement qu’au moment où une vie bascule, l’urgence sanitaire doit passer avant la sanction du consommateur.

Ailleurs, appeler les secours ne mène pas au tribunal

Cette protection existe déjà au Canada, dans quarante-sept États américains et à Washington D.C., ainsi que dans plusieurs juridictions australiennes. Le Royaume-Uni, notamment Londres, est parfois rangé parmi ces modèles parce que certaines pratiques et garanties poursuivent le même objectif, mais il ne possède pas une immunité nationale aussi nette que le Canada et sa propre administration reconnaît encore que la peur de l’arrestation peut empêcher d’appeler. La comparaison conduit à une conclusion simple : d’autres démocraties ont compris qu’un témoin ne doit pas avoir à choisir entre une vie et sa propre sécurité juridique. Ce ne sont pourtant pas ces pays qui ont proclamé en 1789 la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

Le Canada a adopté dès 2017 le Good Samaritan Drug Overdose Act. Aux États-Unis, le Government Accountability Office recensait déjà en 2021 quarante-sept États et le district de Columbia dotés à la fois de protections de type Bon Samaritain et de lois facilitant l’accès à la naloxone. Ces dispositifs ne sont ni une dépénalisation générale, ni un blanc-seing. Ils sont ciblés sur la situation d’urgence et sur les infractions mineures que l’appel révèle. Ils donnent au témoin une consigne lisible : appelez d’abord, la vie d’abord.

En France, le devoir de porter secours existe déjà. Mais il devient incohérent lorsqu’on demande à une personne d’appeler tout en maintenant la menace d’une enquête ou d’une sanction pour ce que l’arrivée des secours permettra de découvrir. La non-assistance à personne en danger punit l’abstention, tandis que la politique des stupéfiants peut nourrir la peur d’agir. Entre ces deux injonctions, le témoin hésite et la victime perd du temps. Une loi du Bon Samaritain ne créerait pas un privilège pour les consommateurs. Elle corrigerait une contradiction de l’État.

La majorité se fissure, le gouvernement temporise

Le Parlement n’a pas découvert le chemsex en 2026. Dès novembre 2023, la députée Brigitte Liso, également Vice-Présidente d’Elus Locaux Contre le Sida, dépose une proposition de résolution appelant à une stratégie nationale de prévention sur le chemsex, redéposée après la dissolution en octobre 2024. Le 31 mars 2025, l’Assemblée nationale l’adopte par 96 voix pour, aucune contre et trois abstentions. Parmi les cosignataires de cette résolution figure Stéphanie Rist.

Et Brigitte Liso n’a pas considéré le dossier comme réglé par le vote de sa résolution. Le 28 avril 2026, devant la commission des affaires sociales, elle rappelle son adoption et constate qu’« aucune stratégie nationale à proprement parler n’a encore vu le jour ».

Le 10 février 2026, la sénatrice de Paris Anne Souyris dépose une proposition de loi relative à la prévention des risques et des dommages liés à la pratique du chemsex. Son premier article protège contre les poursuites pour usage ou détention simples la personne qui sollicite les secours, celle qui les reçoit, les témoins présents et ceux qui coopèrent avec l’intervention. Son second article impose aux plateformes de rencontre de diffuser des messages de santé sexuelle, de prévention des infections, de lutte contre les violences et de réduction des risques liés aux substances. Au 17 septembre 2026, le texte est toujours en première lecture au Sénat. L’outil existe, mais l’État ne le saisit pas.

Le 29 mai 2026, les familles, les associations de réduction des risques, les fédérations et les professionnels écrivent au Premier ministre. Parmi les signataires figurent notamment France Victimes, l’Inter-LGBT, SNEG & Co, Paye ta RDR et PlaySafe, ainsi qu’ASSOMAX et Allez viens Théo, deux associations de proches de victimes. L’ENIPSE rejoint ensuite la démarche. Leur demande n’est pas de dicter le calendrier parlementaire au Premier ministre. Elle est plus fondamentale : faire en sorte que l’État protège les témoins qui appellent les secours et cesse de laisser la peur de la sanction coûter des minutes, donc parfois des vies.

Le 3 juillet, le cabinet du Premier ministre indique avoir transmis le courrier à Stéphanie Rist et au président de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (MILDECA). Cette transmission ne constitue pas une réponse de fond. À ce jour, la ministre de la Santé n’a pas répondu aux familles sur la protection immédiate des témoins. Le 23 juillet, celles-ci relancent le Premier ministre, avec copie à la MILDECA. La présidence de la République avait déjà été saisie au cours de leur démarche. Le 30 juillet, la MILDECA salue l’apport des familles et indique que leurs observations nourriront les travaux interministériels. La relance demandait précisément une meilleure articulation entre la santé, la justice et l’intérieur. Il reste à la réaliser.

Entre-temps, le 16 juin, Michel Lauzzana, député médecin du groupe Ensemble pour la République, interroge officiellement le garde des Sceaux. Il décrit la peur des poursuites qui peut retarder ou empêcher l’appel, cite le modèle canadien et demande l’ouverture d’une exemption pénale limitée. Cette question intervient après le courrier du 29 mai et montre que la majorité se fissure sur l’inaction. Au sein même du bloc qui soutient le gouvernement, un député estime qu’il est primordial de préserver des vies. Madame Rist, communiquez-vous avec vos collègues ? Communiquez-vous avec la Justice, l’Intérieur, la MILDECA et les parlementaires de votre propre majorité ?

Merci pour ce cadeau, Madame la ministre

La réalité n’attend pas 2028. Chems Pause a créé un mémorial numérique où les proches peuvent allumer une bougie pour une personne disparue. En avril 2026, l’association déclarait avoir recensé au moins vingt personnes mortes depuis le début de l’année lors de rapports sexuels sous drogues. Le 8 septembre, après la publication de la feuille de route, AIDES résume la situation en une phrase terrible : « Pendant ce temps, il y a des décès chaque semaine. » Les associations ne parlent donc pas d’un risque abstrait. Elles comptent des absences, des prénoms et des familles qui rejoignent celles de Christophe et de Maxime.

Votre feuille de route reconnaît noir sur blanc que la fragmentation des soins peut produire une perte de chance. Aux pages 50 et 51, elle programme pourtant en 2028-2029 la sécurisation des situations d’urgence et le travail interministériel sur la protection juridique des personnes qui appellent les secours. Reconnaître aujourd’hui une perte de chance et reporter à demain l’examen des mesures susceptibles de la réduire est une contradiction sanitaire. Présenter ce calendrier comme raisonnable est une contradiction humaine.

Jean-Luc Romero-Michel. En 2028, cela fera dix ans que j’aurai perdu Chris. Vous proposez donc que l’État commence à réfléchir, dix ans après sa mort, à une protection qui aurait peut-être permis que les secours soient appelés plus tôt. Trouvez-vous ce délai normal ? Le trouvez-vous justifié ? Combien de Maxime, combien de Christophe, combien de bougies supplémentaires considérez-vous acceptables avant le début de cette réflexion ? Ce calendrier n’est pas seulement lent. Il manque d’humanité.

La France n’a pas besoin de deux années supplémentaires pour admettre qu’un appel aux secours ne devrait jamais devenir une preuve à charge pour usage ou détention simples. Elle a besoin d’un engagement gouvernemental immédiat, d’un travail conjoint entre la Santé, la Justice et l’Intérieur, et de l’inscription rapide d’une protection juridique claire dans la loi. Elle peut soutenir la proposition d’Anne Souyris, répondre aux familles et travailler avec les parlementaires qui, jusque dans la majorité, refusent que la peur du droit continue de coûter des vies.

Madame la ministre, merci pour ce cadeau : en 2028, dix ans après la mort de Christophe, votre ministère commencera à réfléchir à ce qui aurait pu le sauver. Nous ne vous demandons pas une commémoration administrative. Nous vous demandons d’empêcher le prochain décès évitable. La réflexion doit commencer maintenant. La protection doit être adoptée maintenant. Parce qu’en matière d’overdose, attendre n’est pas une neutralité. Attendre est déjà un choix.

Références de vérification

Liens vérifiés le 17 septembre 2026. Les documents institutionnels et les textes originaux sont privilégiés. Chaque intitulé et chaque adresse sont cliquables.

Publié le : 25 septembre 2026

Mis à jour le : 25 septembre 2026

Chemsex : pourquoi la loi du Bon Samaritain ne peut plus attendre

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