Funcaps : le marché des drogues de synthèse sans frontières.

Pendant près de neuf ans, Funcaps a expédié depuis les Pays-Bas des drogues de synthèse et des médicaments hors circuit. Après sa fermeture, la justice tente de relier des décès dispersés à un même vendeur. Cette affaire révèle un marché capable de changer de produits, de franchir les frontières et de devenir visible seulement lorsque l’on commence à relier ses conséquences.

ASSOMAX mène aujourd’hui une réflexion plus large sur la pénalisation des usages et les effets des politiques répressives conduites par les États. Nous nous rapprochons d’un constat : en exerçant une pression constante sur les marchés existants, ces politiques ont probablement participé à l’émergence de formes de commerce toujours plus mobiles, numériques et furtives. Mais cette lecture serait incomplète si elle oubliait une autre force : le marché lui-même. Les drogues de synthèse sont aussi devenues un marché économique, animé comme les autres par la recherche de profit, de rentabilité et de continuité. Lorsqu’une contrainte apparaît, ce marché cherche à s’adapter. Notre réflexion porte aujourd’hui sur cette rencontre entre une politique qui cherche à empêcher et une économie qui cherche à survivre. L’affaire Funcaps en constitue une illustration particulièrement brutale.

Il existe des catastrophes qui produisent immédiatement une image : un lieu, une date, une explosion. Et puis il existe des phénomènes qui se dispersent. Un produit part d’un pays, un colis arrive dans un autre, une intoxication survient ici, un décès ailleurs. Chaque événement entre dans son propre dossier, avec sa propre administration et sa propre famille. Ce n’est que plus tard, parfois plusieurs années après, que les points commencent à former un dessin. Funcaps raconte précisément cette difficulté : voir un phénomène collectif alors qu’au moment où il se produit, il ressemble encore à une succession d’histoires individuelles.

Créé aux Pays-Bas en 2016, Funcaps a vendu pendant près de neuf ans des « research chemicals », des « designer drugs » et différents médicaments commercialisés hors des circuits autorisés. L’apparence était celle d’un commerce électronique presque banal : un écran, un catalogue, un paiement, puis un colis. Les produits portaient pourtant des noms souvent inconnus du grand public : O-DSMT, bromazolam, 2F-kétamine, cathinones et de nombreuses autres molécules. Selon les estimations avancées par le parquet néerlandais, le site aurait généré environ 42 millions d’euros de chiffre d’affaires au cours de ses cinq dernières années d’activité. Le 6 août 2025, trois hommes sont arrêtés et Funcaps est mis hors ligne. Mais fermer un site n’efface pas ce qu’il a déjà vendu.

C’est après cette fermeture que les morts commencent à apparaître dans un même champ de vision. Au 18 juin 2026, le parquet néerlandais indique avoir examiné 80 décès susceptibles d’avoir un rapport avec des produits commercialisés par Funcaps. Il estime disposer d’éléments suffisamment solides pour établir un lien causal dans 18 cas ; quatre autres décès font encore l’objet d’expertises complémentaires. Ces chiffres ne signifient pas que 80 personnes sont mortes « à cause de Funcaps ». Ils montrent au contraire la difficulté de reconstruire, plusieurs années après les faits, le produit réellement consommé, sa provenance, les substances associées, les analyses toxicologiques disponibles et la chaîne d’événements ayant conduit à la mort.

Il n’existe d’ailleurs pas une « drogue Funcaps ». Les procédures font apparaître plusieurs familles de substances aux effets très différents : opioïdes de synthèse, benzodiazépines ou produits apparentés, dérivés de kétamine, cathinones. Les décès associés à ces produits ne prennent donc pas nécessairement la même forme. Certains relèvent d’une toxicité directe. D’autres d’une polyconsommation. D’autres encore d’une altération profonde du comportement qui conduit à une situation mortelle. Cette diversité est probablement l’un des éléments les plus importants de l’affaire.

Luca avait 19 ans. Il avait commandé de l’O-DSMT sur Funcaps. Son père avait récupéré le colis sans savoir ce qu’il contenait. Le lendemain, son fils était mort. De la kétamine était également présente dans son organisme, mais les éléments médico-légaux rendus publics ont conduit à considérer que l’O-DSMT avait vraisemblablement joué un rôle déterminant. Racontée après coup, cette histoire tient en quelques lignes : un colis, un produit inconnu, quelques heures. Pour une famille, elle ouvre au contraire des années de questions.

Mathias avait 26 ans. Une très forte concentration d’étizolam a été retrouvée dans son sang. Le produit n’aurait pas provoqué à lui seul une intoxication directement mortelle, mais il l’aurait plongé dans un état de profonde désorientation. Cette nuit-là, Mathias a marché sur une autoroute. Il y a été mortellement percuté. Ici, la drogue ne tue pas selon l’image classique de l’overdose. Elle participe à une chaîne d’événements qui devient mortelle. Une mort liée aux drogues peut ainsi se cacher derrière un accident, une chute, une désorientation ou un comportement devenu incompréhensible.

C’est précisément à cet endroit qu’ASSOMAX intervient. Nous sommes une association de familles et de proches. Nous ne sommes ni un service de soins ni un service d’enquête. Après un décès, les familles arrivent souvent avec des morceaux d’histoire : une consommation découverte trop tard, un produit inconnu, une commande, une livraison, une chronologie qu’elles ne parviennent pas à reconstruire. Notre rôle est d’abord de les écouter et de les aider à comprendre. Dans le travail de deuil, trouver une réponse ne répare pas la mort, mais cela peut permettre de combler certains blancs. Et lorsqu’une famille estime qu’une situation mérite également d’être portée plus loin, ASSOMAX peut l’aider à identifier l’interlocuteur compétent et, avec son accord, faciliter une mise en relation ou une transmission vers les administrations concernées.

Cette place prend tout son sens avec les NPS. Pendant longtemps, le débat public a pensé les drogues à partir de catégories relativement stables. Les nouveaux produits de synthèse obéissent à un autre rythme. Une molécule apparaît, circule, est identifiée, puis parfois interdite. Une autre peut prendre sa place. La 3-MMC illustre cette mécanique : interdite aux Pays-Bas en octobre 2021, elle a été suivie par la circulation d’autres cathinones, notamment la 2-MMC ou la 3-CMC. Il serait pourtant faux de résumer Funcaps à la 3-MMC. Les informations publiques disponibles ne permettent pas d’attribuer les 18 décès aujourd’hui retenus par le parquet à une seule substance. Le sujet est plus large : les produits changent alors que le marché demeure.

C’est là que notre réflexion sur la répression rejoint celle sur l’économie. Une interdiction peut retirer une molécule du marché légal ou visible. Elle ne supprime ni la demande, ni le profit potentiel, ni la capacité d’un acteur économique à chercher une autre manière de poursuivre son activité. Il ne s’agit pas d’en conclure que toute politique répressive produit mécaniquement de nouvelles drogues, ni qu’il suffirait de supprimer la répression pour faire disparaître ces marchés. Ce serait trop simple. Mais l’affaire Funcaps oblige à regarder ce que devient un marché rentable lorsqu’il est soumis à une pression permanente : il se déplace, se transforme et recherche les formes qui lui permettent de continuer à fonctionner.

L’image du nuage de Tchernobyl prend alors son sens. Elle ne compare évidemment ni la nature ni l’ampleur des deux événements. Elle parle de frontières. Une frontière existe pour une loi, une police, une administration ou une statistique nationale. Elle existe beaucoup moins pour Internet et pour un colis. Le vendeur peut se trouver aux Pays-Bas et le consommateur ailleurs. Le décès sera enregistré là où il survient, alors que la source du produit appartient à une autre juridiction. Funcaps a d’ailleurs donné lieu à une procédure distincte en Belgique. Une même activité commerciale peut ainsi laisser des traces sanitaires et judiciaires dans plusieurs États avant que celles-ci ne soient rapprochées.

C’est peut-être le véritable enseignement de cette affaire. Le problème n’est pas seulement de savoir quelles molécules circulent. Il est de savoir si nous sommes capables de reconnaître suffisamment tôt les liens entre elles, leurs circuits de vente, les intoxications et les morts qui apparaissent dans des lieux différents. Aucun parent confronté à un décès isolé ne peut savoir qu’un même vendeur ou une même substance apparaît peut-être dans une autre ville ou un autre pays. Aucun dossier local ne contient spontanément le dessin complet d’un marché européen. Ce dessin n’apparaît que lorsque les informations commencent à circuler entre ceux qui les détiennent.

La fermeture de Funcaps a arrêté un site. Elle n’a pas effacé près de neuf années de ventes, ni les produits déjà livrés, ni les conséquences qui ont pu suivre. Le travail commence maintenant à rebours : comprendre ce qui a circulé, jusqu’où, pendant combien de temps et avec quelles conséquences.

« Le nuage n’était pas visible lorsqu’il passait. Il commence seulement à apparaître lorsque l’on regarde derrière lui. »

Appel à témoins

Si vous avez perdu un proche dans des circonstances que vous ne comprenez pas complètement après une consommation de nouvelles drogues de synthèse ou de produits commandés en ligne, ou si vous avez découvert après son décès l’existence de commandes ou de livraisons dont vous ignoriez tout, vous pouvez prendre contact avec ASSOMAX.

Dans le travail de deuil, certaines réponses peuvent permettre de combler des blancs restés ouverts. Nous pouvons vous écouter, vous aider à remettre les événements dans leur contexte et, si vous ressentez le besoin que votre situation soit portée à la connaissance d’un service compétent, vous aider à identifier le bon interlocuteur et, avec votre accord, faciliter cette mise en relation ou cette transmission.

Nous ne recherchons ni des noms ni des coupables et nous ne demandons pas de documents dans le cadre de cet appel. Il ne s’agit pas de dénoncer. Il s’agit de permettre à une famille de ne pas rester seule avec une histoire qu’elle ne comprend pas et, lorsqu’elle le souhaite, d’éviter qu’une information susceptible d’éclairer une situation plus large reste isolée.

Toute démarche se fait avec l’accord de la famille et à son rythme. Parfois, une information aide un proche à comprendre. Parfois, elle permet aussi à une institution de rapprocher une situation d’une autre. Ces deux fonctions peuvent avancer ensemble.

Publié le : 9 août 2026

Mis à jour le : 9 août 2026

L’affaire Funcaps, ou le nuage de Tchernobyl

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