Chemsex, drogues de synthèse et médias : ce que le scandale nous empêche de voir.
Article dans la Tribune Médiapart le 9 août 2026.
À force de regarder le chemsex comme un sujet en soi, nous risquons de manquer le phénomène plus vaste qui se déploie autour de lui : transformation des marchés, nouvelles drogues de synthèse, overdoses, usages sexualisés hors de leur cadre historique et signaux sanitaires dispersés. Cette tribune interroge aussi notre économie de l’attention, qui sait amplifier une chute publique beaucoup plus vite qu’elle ne relie les alertes qui la précèdent.
Je suis historien de formation, et l’histoire m’a laissé une méfiance dont je n’arrive plus à me débarrasser depuis dix mois : les sociétés voient rarement une crise au moment où elle commence. Elles la reconnaissent après, lorsqu’elle possède déjà ses chiffres, ses victimes, ses rapports, ses dates de référence et parfois ses scandales. Avant cela, le réel arrive en morceaux. Un médecin voit une intoxication inhabituelle, un psychiatre une décompensation, un service d’urgence une overdose, un policier un produit, une famille voit un proche changer sans comprendre ce qui se joue, un journaliste raconte une mort qui ressemble encore à un fait divers. Chacun détient un fragment exact de l’histoire, mais personne ne possède encore le dessin. C’est seulement plus tard, lorsque les événements sont rapprochés, que nous nous retournons vers le passé avec cette question presque rituelle : comment avons-nous pu ne pas voir ? La question est souvent injuste, car les hommes du passé n’étaient pas plus aveugles que nous ; ils avaient simplement le malheur de vivre dans leur présent. Nous aussi.
Depuis la mort de Maxime, je vis dans ce présent-là, avec cette impression persistante que nous regardons beaucoup et que nous voyons pourtant très mal. Sa médiatisation, je dois le rappeler, n’est pas arrivée seule. Elle a été voulue. Quelques jours après sa mort à Bordeaux, le premier article de Sud Ouest rapportait les circonstances alors connues et indiquait que l’hypothèse du suicide faisait partie des pistes envisagées. Pour sa famille, cette lecture ne correspondait pas à ce qu’elle avait compris de son parcours et de ce qui avait conduit à cette nuit. Elle aurait pu choisir le silence, protéger l’intimité d’un homme qui n’était ni célèbre ni personnage public et laisser son décès rejoindre la masse anonyme des faits divers. Elle a fait l’inverse. Elle a accepté que son prénom soit publié, que son histoire sorte du cercle des proches et qu’un homme que presque personne ne connaissait devienne le visage d’une question adressée à la société. Je veux remercier cette famille pour cette décision difficile : si l’histoire de Maxime devait désormais circuler, c’était avec l’espoir qu’elle serve à d’autres, qu’elle permette de comprendre plus tôt ce que nous-mêmes n’avions pas su comprendre à temps.
Il faut également rendre à Sud Ouest ce qui lui revient. Plusieurs mois après le premier article, le journal a accepté de revenir sur cette mort et de faire ce que le journalisme peut produire de plus utile : partir d’une histoire individuelle pour regarder derrière elle. Maxime n’était plus seulement l’homme mort au terme d’une soirée associée au chemsex ; son parcours devenait une porte d’entrée vers une interrogation plus vaste sur les consommations, les nouvelles drogues de synthèse, les risques psychiatriques, les proches et la difficulté à identifier certaines trajectoires avant qu’elles ne deviennent catastrophiques. Ce deuxième article accomplissait le déplacement essentiel, celui qui mène du fait divers à la santé publique. Or, dans le relevé que j’ai effectué, il n’a été repris qu’une seule fois, par Actu Roubaix. Je ne transforme pas ce comptage personnel en étude scientifique de la circulation médiatique, pas davantage que je ne prétends avoir identifié chaque reprise possible ; je dis simplement ce que j’ai observé, parce que cette quasi-absence d’écho contraste avec d’autres affaires où les mêmes mots, sexe, drogues, chemsex, deviennent soudain d’une efficacité médiatique redoutable.
Lorsqu’un magistrat de Bobigny s’est retrouvé publiquement exposé dans une affaire où sa consommation de drogues de synthèse, sa vie privée et sa fonction sont devenues des éléments centraux du récit médiatique, j’ai recommencé le même travail de comptage. Cette fois, j’ai relevé cinquante-trois reprises. Cinquante-trois contre une, dans mes propres relevés. Ces nombres ne démontrent aucune loi générale du journalisme, et deux affaires différentes ne peuvent être comparées comme les deux colonnes d’un tableau statistique ; ils posent néanmoins une question dont je n’arrive pas à me défaire. Qu’est-ce qui possède aujourd’hui suffisamment de puissance narrative pour être répété cinquante-trois fois ? Une tentative pour comprendre une mort et la replacer dans un problème sanitaire plus large semble avoir infiniment moins de force que la chute publique d’un homme auquel sa fonction donnait jusque-là une forme d’autorité sociale. Lorsque celui-ci tombe, nous découvrons soudain son corps, sa vie privée, ses fragilités, ses consommations, et la personne disparaît presque derrière le récit que nous fabriquons à partir d’elle.
Je ne connais pas cet homme, et cette tribune n’a aucune vocation à juger ce qui relève de la justice, de la déontologie professionnelle ou de responsabilités qui ne m’appartiennent pas. Mais être magistrat n’abolit pas le fait d’être humain. Une fonction ne vaccine ni contre la solitude, ni contre les fragilités, ni contre les mécanismes qui peuvent conduire une personne à perdre la maîtrise d’une partie de sa vie. Ce qui m’a le plus surpris dans cette affaire est même venu d’ailleurs : parmi les réactions que j’ai lues, certaines personnes habituellement très promptes à dénoncer la stigmatisation des consommateurs participaient elles-mêmes à l’acharnement contre lui. Comme si la protection contre la stigmatisation dépendait finalement de la sympathie que nous inspire celui qui tombe. Comme si certains méritaient que leur consommation soit comprise et d’autres qu’elle devienne une peine supplémentaire prononcée sur la place publique. Or une règle qui ne vaut que pour ceux que nous aimons n’est pas un principe. Si nous affirmons qu’un être humain ne doit pas être réduit à sa consommation, cela doit valoir pour l’étudiant comme pour le magistrat, pour le précaire comme pour le puissant, pour celui qui nous ressemble comme pour celui que nous aurions volontiers jugé.
Cette asymétrie dit quelque chose de notre économie de l’attention. Le scandale possède une syntaxe immédiate : une fonction, une transgression, du sexe parfois, de la drogue, une chute. Le récit existe presque avant que l’enquête ait commencé. La santé publique est beaucoup moins docile. Elle exige de distinguer corrélation et causalité, usage et dépendance, produit et polyconsommation, symptôme psychiatrique et diagnostic, responsabilité individuelle et environnement. Elle oblige à raconter des trajectoires, à accepter les incertitudes, à dire parfois que l’on ne sait pas encore. Elle ne produit pas toujours de coupable identifiable et se prête mal aux quelques mots qui doivent arrêter le regard dans un flux où des milliers d’informations se disputent la même minute de disponibilité mentale. Il serait trop simple d’accuser les journalistes comme s’ils avaient collectivement choisi le spectacle contre la santé : ils travaillent eux-mêmes dans un système où l’article doit être ouvert avant d’être lu. Mais lorsque les règles de cette économie finissent par décider de ce qui mérite d’exister publiquement, la question devient politique autant que médiatique.
Je dois d’ailleurs commencer par m’appliquer à moi-même la critique que j’adresse à cette mécanique. J’ai intitulé cette tribune « Chemsex : la vérité ou la mort ? ». C’est un titre brutal, dramatique, presque volontairement excessif. J’aurais pu choisir une formulation beaucoup plus exacte, quelque chose comme « Réflexions sur le cadrage médiatique des usages sexualisés de substances et des nouvelles drogues de synthèse ». Elle aurait sans doute satisfait à toutes les exigences de prudence et aurait eu une excellente chance de disparaître avant que quiconque ne lise la première phrase. J’utilise donc moi aussi le ressort que je critique, non parce que cette contradiction m’amuse, mais parce qu’elle est précisément la démonstration du problème : pour contester l’économie du titre, il faut d’abord réussir à franchir la porte qu’elle garde. Je n’en tire aucune supériorité morale ; je constate seulement que l’espace public nous oblige parfois à condenser la complexité avant de nous autoriser à la restituer.
Mais si j’ai choisi le mot chemsex dans ce titre, c’est aussi pour le retourner contre l’usage que nous en faisons. À force de regarder le chemsex, nous risquons de ne plus regarder ce qui se passe autour. Le mot est devenu tellement visible qu’il produit parfois l’illusion d’avoir identifié le problème alors qu’il n’en désigne qu’une partie. Derrière lui existe un marché beaucoup plus vaste de substances psychoactives, et notamment de nouvelles drogues de synthèse, qui ne s’arrête ni aux portes d’une chambre, ni à une orientation sexuelle, ni même à un contexte sexuel. Il existe des cathinones, du GHB et du GBL, de la kétamine, des méthamphétamines, des opioïdes de synthèse et d’autres molécules dont les usages, les noms et les circuits évoluent rapidement ; il existe des overdoses sans contexte sexuel, des hospitalisations psychiatriques, des accidents et des morts dont la relation avec les produits ne sera parfois comprise qu’après une reconstruction médicale ou toxicologique. Il existe surtout des signaux qui n’entrent pas proprement dans la case chemsex et qui, précisément pour cette raison, risquent de demeurer à la périphérie de notre regard.
Les chiffres communiqués par le parquet de Paris devraient suffire à nous obliger à élargir le cadre. Trente overdoses mortelles ont été recensées dans la capitale en 2025 et trente-cinq autres au cours des six premiers mois de 2026, soit soixante-cinq décès en dix-huit mois dans Paris intra-muros. Ce chiffre ne signifie pas que soixante-cinq personnes seraient mortes à cause du chemsex, ni qu’elles auraient toutes consommé des nouvelles drogues de synthèse ; prétendre cela serait exactement reproduire l’erreur de cadrage que je cherche à dénoncer. Il dit quelque chose de plus simple et de plus vaste : tandis qu’une part considérable de l’attention publique se concentre sur une pratique particulière parce qu’elle offre un récit identifiable, une mortalité par overdose s’accumule et nous oblige à regarder l’ensemble du marché, les produits, leurs associations, les circuits d’approvisionnement, les usages et les réponses publiques. Le chemsex appartient à ce paysage, mais il n’en constitue ni la totalité ni la frontière.
C’est en ce sens que le chemsex me paraît devenir un faux problème médiatique. Non pas parce que les pratiques qu’il désigne seraient insignifiantes ou sans risques, encore moins parce qu’elles ne nécessiteraient ni prévention, ni réduction des risques, ni soins. Le faux problème réside dans le cadre que nous avons construit autour du mot. Le terme a été utile pour identifier, dans une histoire communautaire et sanitaire particulière, des usages de substances en contexte sexuel, notamment parmi les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, et pour élaborer des réponses adaptées. Un mot qui permet à une personne et à un professionnel de nommer une pratique peut ouvrir une porte vers la prévention ou le soin. Mais le même mot change de fonction lorsqu’il devient une catégorie médiatique capable d’absorber presque toute rencontre entre sexe, drogues et homosexualité masculine. Il cesse alors parfois d’éclairer pour commencer à enfermer.
Ce glissement est lourd de conséquences. À chaque fois que le mot chemsex est utilisé comme raccourci général, le public apprend implicitement à associer le problème à une communauté, alors que les substances, elles, n’ont aucune orientation sexuelle. Une cathinone n’interroge pas celui qui la commande sur son identité ; un vendeur ne construit pas son activité selon les catégories sanitaires que nous utilisons ; une molécule susceptible de produire une intoxication ou une dépendance ne réserve pas ses effets à la population dans laquelle nous avons historiquement commencé à l’observer. À force de vouloir rendre visible le chemsex, nous pouvons donc produire une double erreur : stigmatiser davantage les hommes gays en faisant d’eux le décor automatique du problème et rassurer tous les autres en leur laissant croire que cette histoire ne les concerne pas.
Il existe pourtant un vocabulaire plus large lorsqu’il s’agit de décrire le phénomène au-delà de cette histoire particulière : les usages sexualisés de drogues, ou, plus simplement, le sexe sous drogues. Cette distinction n’est pas une querelle de mots. Elle change le champ de vision. Elle permet de conserver au chemsex sa généalogie, ses pratiques et ses besoins spécifiques, tout en observant ce qui peut apparaître dans d’autres contextes. À l’automne 2025, lorsqu’un responsable de club libertin alertait dans L’Indépendant sur le développement de soirées privées mêlant sexualité, substances et défauts de sécurité, il ne produisait évidemment aucune démonstration épidémiologique d’une généralisation du chemsex aux hétérosexuels. Il produisait un signal. La discipline sanitaire devrait précisément consister à ne jamais transformer un signal en certitude, mais à ne pas l’écarter non plus parce qu’il dérange les catégories dans lesquelles nous avions pris l’habitude de ranger le monde.
Derrière ces usages se trouve d’ailleurs quelque chose de beaucoup plus ancien que le mot chemsex : la vulnérabilité humaine dans la relation à l’autre. Le sexe ne constitue pas une activité séparée de la vie psychique ; il peut toucher au désir, au besoin d’être reconnu, à l’image du corps, à la solitude, à la confiance, à la peur du rejet, à l’attachement, à la honte ou au sentiment d’appartenance. Certaines personnes traversent cet espace sans difficulté particulière, d’autres y arrivent avec des blessures ou des fragilités que personne ne voit. Des substances peuvent alors désinhiber, intensifier, prolonger, suspendre la fatigue, modifier le rapport au temps ou aux limites. Leur présence ne transforme pas mécaniquement toute sexualité en pathologie, ce serait une nouvelle morale de la peur ; elle peut néanmoins, chez certaines personnes et dans certaines circonstances, participer à des consommations répétées, à des dépendances sévères, à des épisodes psychiatriques et à des désorganisations profondes de la vie sociale ou affective. Dire cela ne condamne personne. Cela oblige simplement à regarder au-delà du décor sexuel pour comprendre les mécanismes qui se jouent.
Cette compréhension devient impossible si nous continuons à penser le problème avec une carte ancienne du marché des drogues. L’accès à certaines substances s’est déplacé vers les messageries, les applications, les réseaux sociaux, la vente en ligne, les livraisons rapides et des circuits qui peuvent apparaître ou se recomposer avec une grande mobilité. Dans quelques centimètres carrés d’écran peuvent désormais se rencontrer la conversation, la rencontre, la commande et parfois la livraison. Une substance interdite peut être remplacée par une autre, un produit peut circuler sous un nom imprécis ou différent de sa composition réelle, une molécule nouvelle peut atteindre les consommateurs avant que le grand public et parfois même certains professionnels n’en connaissent les effets. La question n’est donc plus seulement de savoir ce que les personnes font dans une soirée ; elle est de comprendre ce qui rend les produits disponibles, comment le marché s’adapte et comment les institutions peuvent reconnaître suffisamment tôt ce qui est en train de changer.
C’est ici que l’analyse de nos politiques répressives devient indispensable, non pour réciter le vieux duel entre prohibition et légalisation, mais pour sortir précisément de ce confort idéologique. Les États ont pour responsabilité de poursuivre les trafics, de protéger les mineurs, de combattre les réseaux criminels et de limiter l’accès aux substances dangereuses. Mais une politique publique ne peut être jugée seulement sur ses intentions ; elle doit être observée à partir de ses résultats et de ses effets secondaires. Lorsqu’une molécule est interdite, la demande ne disparaît pas nécessairement avec elle, les réseaux peuvent déplacer leurs circuits, les vendeurs modifier leur offre, de nouvelles substances prendre la place des précédentes. Cela ne signifie pas que la répression créerait mécaniquement les nouvelles drogues de synthèse, pas davantage qu’il suffirait de lever les interdictions pour supprimer les dangers. Cela signifie que la pression exercée sur un marché rentable et mobile produit des adaptations qu’il faut mesurer plutôt que nier. Refuser cette analyse au motif qu’elle pourrait sembler trop favorable ou trop hostile à la répression revient à protéger une doctrine contre les faits.
Nous devrions être capables de poser les questions simplement. Une mesure répressive réduit-elle effectivement l’accès à une substance particulièrement dangereuse ? Il faut le documenter. Déplace-t-elle les ventes vers des circuits plus opaques ? Il faut le documenter. Accélère-t-elle la substitution vers des molécules moins connues ? Il faut le documenter. La pénalisation ou la stigmatisation retardent-elles la parole, l’appel aux secours ou l’accès au soin ? Il faut le documenter également. Une politique des drogues digne de ce nom ne devrait pas demander à la réalité de confirmer une position préalable ; elle devrait modifier ses instruments lorsque les résultats observés le réclament. C’est probablement l’un des enjeux centraux des nouvelles drogues de synthèse : elles obligent l’État, les soignants, les associations et la justice à suivre un marché qui change parfois plus vite que les catégories administratives qui servent à le décrire.
La même exigence de précision vaut pour la réduction des risques et pour la lutte contre la stigmatisation. L’histoire du chemsex ne peut pas être séparée de celle des hommes gays, du VIH, des discriminations et des décennies pendant lesquelles sexualité, maladie et faute morale ont été confondues. Les acteurs communautaires ont eu raison de construire un langage qui protège les personnes contre le jugement et de rappeler que la honte n’a jamais soigné personne. Mais une précaution cesse d’être protectrice lorsqu’elle devient un interdit de nommer. Une dépendance grave existe même si le mot dérange ; une psychose n’est pas moins réelle parce que sa description pourrait être instrumentalisée ; une overdose n’est pas un jugement moral lorsqu’elle est documentée avec exactitude. Le contraire de la stigmatisation n’est pas l’euphémisme, c’est la précision. La précision consiste à ne pas transformer toute consommation en catastrophe, tout en refusant de dissimuler les catastrophes lorsqu’elles existent.
C’est peut-être la difficulté la plus profonde de notre moment : tenir plusieurs vérités à la fois. Le chemsex n’est pas une maladie et toutes les pratiques ne deviennent pas problématiques ; certaines personnes consomment sans perte de contrôle, d’autres ont besoin d’informations ponctuelles, de réduction des risques ou d’un espace de parole, tandis que certaines connaissent des trajectoires beaucoup plus sévères. Les hommes gays ne doivent pas être transformés en population coupable d’un phénomène qu’ils ont souvent été les premiers à documenter et à prendre en charge ; le fait même qu’ils aient nommé certains risques ne doit pas faire d’eux le décor permanent des scandales qui suivent. Les nouvelles drogues de synthèse ne sont pas toutes identiques, leurs effets et leurs dangers diffèrent ; pourtant leur multiplication, leur substitution et la transformation de leurs circuits constituent un objet sanitaire en soi. La politique répressive n’explique pas tout, mais elle ne peut pas non plus être soustraite à l’évaluation. Ce sont ces articulations que le mot chemsex, lorsqu’il devient une franchise médiatique, finit parfois par effacer.
Pendant ce temps, les professionnels continuent d’alerter. Jean-Victor Blanc parle des dimensions psychiatriques et addictologiques du chemsex et de la nécessité de mieux reconnaître certaines trajectoires ; Philippe Batel et d’autres professionnels décrivent eux aussi les produits, les dépendances et les dommages qu’ils rencontrent. Leurs voix existent, elles sont publiées, et prétendre qu’elles seraient censurées serait faux. Ce qui me frappe est autre chose : elles semblent devoir recommencer leur démonstration à chaque nouvelle interview, comme si l’alerte précédente s’était dissoute avant de pouvoir rencontrer la suivante. Le scandale fonctionne exactement à l’inverse, chaque reprise confirme qu’il existe un sujet parce qu’un autre média l’a déjà repris. La santé publique demande de relier des signaux faibles ; l’économie de l’attention attend souvent qu’un événement soit déjà devenu fort pour décider qu’il mérite d’être amplifié.
C’est ainsi que les catastrophes silencieuses prennent forme. Un urgentiste voit une overdose, un psychiatre une décompensation, un addictologue une dépendance, un toxicologue une molécule, la police un produit, une famille quelqu’un qui ne dort plus, qui change, qui s’éloigne ou devient méconnaissable. Chacun peut avoir raison sans que le phénomène collectif soit encore visible. Après une mort, les proches font souvent ce que l’historien fait avec les sociétés : ils reconstituent. Ils reviennent sur des messages, des dates, des hospitalisations, des comportements devenus étranges, des noms de produits qu’ils ne connaissaient pas, des rencontres qu’ils ignoraient. Tout ce qui paraissait isolé acquiert soudain une cohérence terrible. On découvre alors que les signes existaient, mais qu’ils n’avaient pas encore de langue commune. Toute la difficulté d’une véritable vigie sanitaire consiste à rapprocher ces morceaux avant que la mort ne fasse elle-même le travail de synthèse.
Dans quelques décennies, un historien ouvrira peut-être les archives de notre période. Il retrouvera aisément le magistrat de Bobigny, parce que cinquante-trois reprises dans mon relevé laissent une trace beaucoup plus dense qu’une seule. Il retrouvera les scandales, les commentaires, les noms, les procédures et les carrières abîmées, parce que notre époque archive admirablement ce qui choque. Il retrouvera certainement le mot chemsex des milliers de fois et pourra croire que nous avions parfaitement identifié le phénomène. Il devra lire beaucoup plus profondément pour savoir si nous avions aussi vu ce que cette visibilité pouvait cacher : un marché des drogues de synthèse en transformation, des usages qui débordaient les cadres dans lesquels ils avaient d’abord été observés, des morts par overdose qui s’accumulaient, des politiques publiques dont les effets méritaient d’être évalués et des professionnels qui répétaient des alertes sans que celles-ci forment toujours un récit collectif.
Alors il posera probablement la question que les historiens adressent trop facilement aux générations précédentes : ils avaient les signes, pourquoi n’ont-ils pas regardé ? Je voudrais que nous puissions lui répondre que nous avons fini par comprendre qu’un mot, aussi utile soit-il, ne devait jamais devenir plus important que le réel qu’il était censé décrire. La vérité dont parle ce titre n’est ni une vérité morale, ni une vérité détenue par quelques-uns contre tous les autres. Elle consiste à nommer exactement ce que nous savons, à dire ce que nous ne savons pas encore, à ne pas exagérer un signal pour fabriquer de la peur et à ne pas le minimiser pour protéger une doctrine ou une communauté, à regarder les personnes sans les réduire à leurs consommations et à regarder les marchés sans oublier les personnes qu’ils atteignent. En santé publique, le silence ne produit pas seulement de l’ignorance ; il mange du temps, celui qui précède la demande d’aide, celui qui manque à une famille pour comprendre, celui qui sépare plusieurs signaux avant qu’une institution ne les rapproche. Nous savons très bien raconter les chutes. Il serait peut-être temps d’apprendre à voir ce qui les précède.
Publié le : 9 août 2026
Mis à jour le : 9 août 2026
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