Chemsex : pourquoi le service public doit présenter toute l’offre de soins.
Article dans la Tribune Médiapart le 9 août 2026.
Dans l’épisode 4 de la saison 4 de Drag Race France, France 2 a fait une chose utile : donner la parole à Azémylia sur le chemsex. Mais le message d’orientation associé à cette séquence n’a rendu visible qu’une seule association, Chems Pause. Cette structure est légitime et précieuse ; elle ne résume pourtant ni l’offre de soins ni les ressources accessibles en France. Sur un sujet de santé publique aussi délicat, le service public doit montrer la pluralité des portes d’entrée.
Que les choses soient claires : le problème n’est pas que Drag Race France ait parlé du chemsex. C’est au contraire une avancée. Nommer les pratiques, les consommations, la perte de contrôle, l’isolement ou la demande de soins peut permettre à une personne de se reconnaître et de demander de l’aide. La parole d’Azémylia mérite d’être saluée pour cela.
Le problème commence après le témoignage, au moment où un média national de service public transforme une séquence personnelle en message d’orientation. L’injonction diffusée — « Appelez Chems Pause ! » — crée un effet d’exclusivité. Elle peut laisser croire qu’il n’existerait qu’une seule porte d’entrée, qu’une seule méthode d’accompagnement ou qu’une seule réponse légitime sur le territoire.
Ce serait injuste de retourner cette critique contre Chems Pause. L’association propose des groupes de parole, des activités sociales et un accompagnement communautaire utiles. Elle a toute sa place dans le paysage. Mais une association, aussi engagée soit-elle, ne peut pas être présentée comme l’équivalent de l’ensemble des soins, de la réduction des risques, de la santé sexuelle, de l’hôpital, de l’entraide par les pairs et de l’accompagnement des proches.
Le scandale n’est donc pas d’avoir cité Chems Pause. Le scandale est d’avoir réduit, sur une antenne publique nationale, un paysage pluraliste à un seul nom. Lorsqu’une personne se reconnaît dans un témoignage et cherche de l’aide, la ressource affichée à cet instant peut déterminer la suite : appeler, renoncer, attendre, ou croire à tort qu’aucune solution adaptée n’existe près de chez elle.
Nous ne demandons pas à France Télévisions de faire défiler soixante adresses à l’écran. Nous lui demandons de distinguer une association mise en lumière d’une orientation nationale. Quelques secondes suffisent pour indiquer qu’il existe plusieurs portes d’entrée : CSAPA, CAARUD, CeGIDD, consultations hospitalières et d’addictologie, associations communautaires, dispositifs à distance, groupes d’entraide et ressources pour les proches. Un lien ou un QR code peut ensuite renvoyer vers une page actualisée.
Remettons l’église au milieu du village : le chemsex n’est ni un diagnostic unique ni une trajectoire identique pour toutes les personnes. Certaines pratiques restent maîtrisées ; d’autres deviennent problématiques, avec une perte de contrôle, des usages répétés, des conséquences psychiques, somatiques, sexuelles, sociales ou financières. Les besoins ne sont donc pas les mêmes. Certains cherchent une information ponctuelle ou du matériel de réduction des risques ; d’autres ont besoin d’un suivi médical, psychologique et social, d’un sevrage, d’un hôpital de jour, d’un groupe de parole ou simplement d’un premier interlocuteur sans jugement.
Le sujet dépasse aussi largement le seul cadre du chemsex. Les cathinones de synthèse, le GHB ou le GBL, la méthamphétamine, la cocaïne, la kétamine et les polyconsommations posent des questions de dosage, de composition, d’interactions, de dépendance et d’urgence. Ces produits et ces risques circulent sur le territoire. Réduire la réponse à une seule pratique sexuelle ou à une seule communauté empêche de voir l’enjeu plus large : celui de produits puissants, parfois mal identifiés, et de personnes qui peuvent avoir besoin d’une prise en charge adaptée.
Que trouve-t-on réellement en France ? D’abord les CSAPA, centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie. Ils assurent l’accueil, l’information, l’évaluation médicale, psychologique et sociale, l’orientation, la réduction des risques et la prise en charge médico-psycho-sociale et éducative. Certains ont développé des consultations ou des parcours explicitement consacrés au chemsex. Tous ont aussi pour mission d’accueillir et d’orienter l’entourage : un parent, un conjoint, un ami ou un aidant peut donc s’adresser à un CSAPA, même lorsque le centre n’affiche pas une consultation intitulée « chemsex ».
Viennent ensuite les CAARUD, centres d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues. Ils proposent information, conseils, matériel de réduction des risques, parfois analyse de produits, accès aux soins et accompagnement vers les droits. Plusieurs CAARUD participent à des permanences, des groupes ou des partenariats chemsex. Ils constituent souvent une porte d’entrée essentielle pour des personnes qui ne se reconnaissent pas encore dans une demande de soin classique.
Les CeGIDD et les centres de santé sexuelle complètent cette offre par le dépistage, la prévention, la PrEP, la vaccination, la santé sexuelle et l’orientation. Certains proposent directement une consultation chemsex ou travaillent avec un CSAPA, un CAARUD ou un service hospitalier. Les consultations d’addictologie, les équipes de psychiatrie, les services hospitaliers et les hôpitaux de jour peuvent, selon les situations, assurer une évaluation plus intensive, un sevrage ou un parcours coordonné. À Lyon, par exemple, l’offre documentée comprend des consultations spécialisées et une filière d’hôpital de jour ; à Paris, plusieurs parcours hospitaliers, communautaires et addictologiques coexistent.
Les associations communautaires ont un rôle irremplaçable d’aller-vers, d’écoute, de réduction des risques, d’accompagnement par les pairs et de lutte contre la stigmatisation. AIDES propose notamment une ressource chemsex à distance accessible depuis toute la France et documente des actions à Bordeaux, Lille, Lyon, Marseille, Montpellier et Paris. Chems Pause, l’ENIPSE et d’autres acteurs locaux complètent ce maillage. Là encore, il ne s’agit pas de les opposer aux structures de soins, mais de montrer leurs complémentarités.
L’entraide par les pairs doit également être visible, sans être confondue avec une offre médicale. Narcotiques Anonymes France organise des réunions en présentiel et à distance, dont des réunions d’intérêt spécifique LGBTQIA+. Cocaïnomanes Anonymes France propose aussi des réunions. Ces espaces gratuits et anonymes peuvent soutenir un parcours de rétablissement, mais ils ne remplacent ni une consultation, ni un CSAPA, ni un service d’urgence.
Notre recensement de travail comporte actuellement 61 lignes. Nous refusons d’en faire artificiellement un annuaire définitif : neuf signaux ou projets restent non confirmés et sont volontairement écartés de la présentation publique tant qu’un contact actuel et des modalités d’accès n’ont pas été obtenus. Les horaires, programmes et circuits d’admission de plusieurs dispositifs documentés doivent également être vérifiés avant chaque diffusion.
Ce travail permet néanmoins d’identifier 46 entrées régionales documentées : 27 offres dédiées — consultation, permanence, groupe, parcours ou hôpital de jour explicitement chemsex — et 19 structures qui déclarent accueillir les personnes concernées sans publier de modalité spécialisée distincte. À cela s’ajoutent les ressources nationales à distance, l’entraide par les pairs et le droit des proches à être accueillis par les CSAPA.
La répartition montre déjà qu’une orientation unique ne peut convenir à tout le territoire. Notre état documentaire recense environ treize entrées en Île-de-France, huit en Auvergne-Rhône-Alpes, six en Occitanie, cinq en Provence-Alpes-Côte d’Azur, quatre dans les Hauts-de-France, quatre en Nouvelle-Aquitaine et quatre en Bretagne. Le Centre-Val de Loire et la Corse comptent au moins une entrée explicitement documentée. D’autres signaux sont encore en cours de confirmation, notamment dans le Grand Est, en Bourgogne-Franche-Comté, en Normandie, dans les Pays de la Loire et à La Réunion ; nous choisissons de ne pas les présenter comme des offres actives avant vérification.
Ces nombres ne mesurent ni les capacités d’accueil ni la qualité des dispositifs. Ils placent dans un même recensement des réponses de nature et d’intensité différentes : un groupe mensuel, une permanence communautaire, une consultation médicale et un hôpital de jour ne sont pas interchangeables. Ils prouvent toutefois une chose : le paysage français ne se résume pas à une seule association.
À l’échelle nationale, Drogues Info Service permet d’obtenir une écoute et une orientation vers les structures locales, avec un annuaire d’adresses utiles. AIDES propose une écoute et un soutien chemsex à distance. Les CSAPA et CAARUD constituent des portes d’entrée territoriales ; les CeGIDD et services d’addictologie complètent le parcours. Les groupes de Narcotiques Anonymes et de Cocaïnomanes Anonymes peuvent apporter une entraide complémentaire. Pour les proches, les CSAPA ont une mission d’accueil et d’orientation, tandis qu’ASSOMAX accompagne les familles, les aidants et les familles endeuillées.
France Télévisions pourrait donc compléter rapidement le replay, la description de l’épisode et ses publications sociales par un message simple : « Vous êtes concerné par le chemsex ou inquiet pour un proche ? En urgence, appelez le 15 ou le 112. Pour une écoute et une orientation nationale : Drogues Info Service, AIDES, les CSAPA, CAARUD, CeGIDD et services d’addictologie. Des associations communautaires et des groupes d’entraide existent également. Vérifiez les modalités avant de vous déplacer. » Chems Pause peut évidemment y figurer, mais parmi l’ensemble des ressources, pas à leur place.
Le service public audiovisuel a une responsabilité particulière : lorsqu’il ouvre une porte sur un sujet de santé, il doit éviter de refermer toutes les autres. Montrer un témoignage est important. Donner une orientation pluraliste, territorialisée et actualisée l’est tout autant. L’espace d’un écran est limité ; la responsabilité éditoriale, elle, ne l’est pas.
ASSOMAX n’est ni un service de soins ni un annuaire officiel. Nous sommes une association de familles. Nous accompagnons les proches et les aidants de personnes en consommation, ainsi que les familles endeuillées. C’est précisément depuis cette place que nous savons combien une information incomplète peut peser : les familles cherchent souvent de l’aide dans l’urgence, sans connaître les sigles, les compétences ou les complémentarités des dispositifs.
Nous demandons donc à France Télévisions un complément d’information rapide et durable, construit avec les acteurs nationaux et territoriaux. Nous demandons également qu’à l’avenir, tout message d’orientation lié au chemsex ou aux usages problématiques de substances renvoie vers plusieurs catégories de ressources et vers un annuaire actualisable.
Parler du chemsex dans Drag Race France était nécessaire. Donner la parole à Azémylia était utile. Mais le service public ne peut pas s’arrêter au témoignage et à un seul numéro de porte. Entre la personne qui reconnaît une difficulté et le soin qu’elle acceptera peut-être demain, il y a parfois une seule information. Cette information doit ouvrir le paysage, pas le rétrécir.
« Une information de santé publique doit ouvrir le paysage, pas le rétrécir. »
Ressources nationales :
Drogues Info Service : 0 800 23 13 13 — drogues-info-service.fr
AIDES — ressources chemsex : aides.org/chemsex — WhatsApp 07 62 93 22 29
Chems Pause : chemspause.fr
Narcotiques Anonymes France : narcotiquesanonymes.org
Cocaïnomanes Anonymes France : cafrance.org
Urgence médicale : 15 ou 112
Publié le : 9 août 2026
Mis à jour le : 9 août 2026
Nos groupes de partage WhatsApp
ASSOMAX1993 est une association des familles, proches et amis de victimes des nouvelles drogues de synthèse (NDS)
Nous sommes passés par là ... Avec tant de questions sans réponses. Nous vous proposons de lire ces articles qui nous l'espérons, vous permettront un nouvel éclairage.
Chaque contribution renforce notre capacité à maintenir un accompagnement humain, une information fiable et une orientation responsable pour les familles confrontées aux nouvelles drogues de synthèse.
Un espace pour réfléchir ensemble aux nouvelles drogues de synthèse, à partir de ce que vivent les familles, les proches et les citoyens, sans urgence ni accusation. Un temps pour comprendre collectivement
Ils constituent une trace écrite de ce que vivent les familles, les proches, les aidants et les survivants face aux nouvelles drogues de synthèse (NDS)
Faire face aux Nouvelles Drogues de Synthèse est éprouvant, qu’on soit parent, ami, proche, aidant… ou en deuil. Personne ne devrait traverser cela seul.
Nous accompagnons les personnes endeuillées et les aidants de personnes vivantes touchées par les Nouvelles Drogues de Synthèse.
Deux histoires, des points communs troublants, une rencontre humaine. Comment ASSOMAX est née d’un vécu partagé.
Sur le même thème ...
Le chemsex progresse en Europe. Derrière les overdoses, des réalités humaines restent invisibles, notamment pour les familles et les proches.
18 avril 2026
Un décès à Bordeaux relance le débat : le chemsex progresse, avec des impacts sanitaires et sociaux croissants face à une réponse encore limitée.
4 mai 2026
Des décès existent, souvent dans des contextes complexes. Leur lecture reste parfois fragmentée entre approches médicales, judiciaires et sociales.
4 mai 2026
L’enquête sur la mort de Maxime a été confiée à la police de Bordeaux.
9 mai 2026
Selon les territoires, les familles confrontées à un décès lié aux drogues ne semblent pas bénéficier du même accompagnement.
18 mai 2026
Des années 1980 à aujourd’hui : comment les crises liées aux substances font évoluer les regards et la parole.
22 mai 2026
Funcaps révèle un marché des drogues de synthèse mouvant et transnational, dont les conséquences n’apparaissent parfois qu’après plusieurs années.
9 août 2026
À force de tout regarder par le prisme du chemsex, nous risquons d’ignorer le vrai sujet : drogues de synthèse, overdoses et marchés en mutation.
9 août 2026











